dimanche 17 septembre 2017

Les chansons de Modiano reprises par The Chanteuse


C'est un pan méconnu de l'oeuvre de Patrick Modiano. Durant les années 1965-1970, le futur prix Nobel a écrit les paroles de plusieurs dizaines de chansons, dont une seule a vraiment connu le succès, grâce à Françoise Hardy : Etonnez-moi Benoît. 

Une jeune chanteuse anglaise, Lucy Hope alias The Chanteuse, a décidé de faire redécouvrir ce patrimoine oublié. Elle publie le 6 octobre 2017 un album de huit titres intitulé The Chanteuse sings Modiano. Le concert de lancement est prévu le 13 octobre à Salford, près de Manchester.

Les premiers titres, déjà disponibles, sont Les Oiseaux reviennent, qui avait été créé par Henri Séroka et dont Modiano parle dans Livret de famille, et L'Aspire-à-cœur, interprété initialement par Régine. Sur son album, The Chanteuse reprend également San Salvador, Les Escaliers, A Cloche-pied sur la grande muraille de Chine, Je fais des puzzles, La Complainte de Roland Garros, ainsi que Etonnez-moi Benoît.


Originaire de Manchester, Lucy Hope a écrit un mémoire de fin d’études à Oxford sur Patrick Modiano. Elle s'est lancée dans la chanson, notamment au sein du groupe de rock psychédélique The House of Glass, et s'est peu à peu spécialisée dans la chanson française, en interprétant Jacques Brel, Edith Piaf, Georges Brassens ou encore Barbara. 

"L’album a été enregistré à Londres au studio Toe Rag et est produit par Dimitri Tikovoï (Marianne Faithfull, Placebo), précise la maison de disque. De nombreux arrangements ont été écrits par Jean-Claude Vannier, légendaire compositeur français et collaborateur de longue date de Gainsbourg, et les cordes, qui constituent le cœur de l’œuvre, ont été retravaillées et transcrites par la musicienne Fiona Brice (John Grant, Anna Calvi …)."


samedi 2 septembre 2017

Un essai sur les femmes dans les livres de Modiano


France Grenaudier-Klijn vient de publier La Part du féminin dans l’œuvre de Patrick Modiano. Fonctions et attributs des personnages féminins modianiens (éditions L’Harmattan, collection Critiques littéraires, septembre 2017, 317 pages). 

Présentation par l'éditeur

"Les récits de Patrick Modiano sont traversés de personnages féminins aussi évanescents qu’inoubliables qui, s’ils occupent rarement le devant de la scène narrative, jouent néanmoins un rôle prépondérant dans le développement de l’intrigue. 
Conformément à une poétique marquée par la réticence, quelques traits suffisent au romancier pour faire (re)vivre Yvonne Jacquet, Denise Coudreuse, Carmen Blin, Gay Orloff ou Dora Bruder. Certaines caractéristiques – prénom, parfum, vêtement, voix, démarche ou cicatrice – reviennent avec lancinance. Les petites Françaises succèdent aux mères brutales ou aux danseuses du Tabarin. Avant de disparaître… 
Analyse originale et détaillée des attributs et fonctions dévolus à ces personnages féminins, le travail de France Grenaudier-Klijn nous rappelle, dans le même temps, la remarquable cohésion associant forme esthétique, contenu thématique et impératifs éthiques dans l’œuvre et l’écriture de Patrick Modiano."

France Grenaudier-Klijn est professeure de français langue étrangère à l’université Massey en Nouvelle-Zélande. 
Ses recherches portent essentiellement sur l’œuvre de Patrick Modiano et sur la littérature française post-Shoah. Elle est également spécialiste de Marcelle Tinayre (1870-1948) et traductrice.

mardi 29 août 2017

Modiano au cœur d'un roman de Pauline Dreyfus



En cette rentrée 2017 où il publie simultanément deux livres, Patrick Modiano se retrouve lui-même au cœur d'un roman, Le Déjeuner des barricades, de Pauline Dreyfus (Grasset, 234 p., 19 euros).


Le roman se déroule sur une seule journée, celle du mercredi 22 mai 1968, où, tandis que la France est paralysée par la grève générale, le tout jeune Patrick Modiano reçoit son premier prix littéraire, le prix Roger-Nimier, pour La Place de l'étoile

Pauline Dreyfus est notamment l'auteure d'un très bon livre sur Paul Morand, Immortel, enfin (Grasset, 2012).

Présentation par l'éditeur :
"Mai 68 : tous les cocktails ne sont pas Molotov. À quelques centaines de mètres de la Sorbonne où les étudiants font la révolution, l’hôtel Meurice est occupé par son personnel. Le plus fameux prix littéraire du printemps, le prix Roger-Nimier, pourra-t-il être remis à son lauréat, un romancier inconnu de vingt-deux ans ?
Sous la houlette altière et légèrement alcoolisée de la milliardaire Florence Gould, qui finance le prix, nous nous faufilons parmi les membres du jury, Paul Morand, Jacques Chardonne, Bernard Frank et tant d’autres célébrités de l’époque, comme Salvador Dalí et J. Paul Getty. Dans cette satire des vanités bien parisiennes passe le personnage émouvant d’un vieux notaire de province qui promène son ombre mélancolique entre le tintement des verres de champagne et les réclamations de « rendre le pouvoir à la base ». Une folle journée où le tragique se mêle à la frivolité. "




A lire : 
-"Le jour où Modiano a reçu le prix Roger-Nimier en plein mai 68", par Jérôme Garcin (Le Nouvel observateur)
-"Le déjeuner des barricades", un miracle littéraire en mai 1968, par Bernard Pivot (Le JDD)
-"Pauline Dreyfus : sous les pavés, la page", par Sabine Delanglade (Les Echos)

dimanche 27 août 2017

Patrick Modiano dans les Alpes-Maritimes, vu par Paul Gellings

Exil aux couleurs vives

Patrick Modiano dans les Alpes-Maritimes, vu par Paul Gellings, écrivain et essayiste spécialiste de Modiano 

Promenade le long de la Méditerranée, par Pierre Le-Tan,
en couverture de Dimanches d'août 
Tout en étant profondément Parisien, tant dans sa vie personnelle que dans son univers romanesque, Patrick Modiano a souvent séjourné sur la Côte d'Azur. Plusieurs de ses romans en portent témoignage en raison de références topographiques bien précises, doublées d'une ambiance indéniablement méditerranéenne. Une documentation par ouï-dire paraît sinon peu probable, du moins hypothétique : on connaît le soin méticuleux investi par l'auteur dans ses recherches. Si, dans Voyage de noces, il évoque les lauriers-roses de l'avenue Saramartel à Juan-les-Pins, c'est qu'il est vraisemblablement allé sur place, l'œil attentif, carnet de notes à la main, et qu'il n'a pas manqué de capter l'essentiel de ces lieux que l'on devine on ne peut plus emblématiques pour lui. 

En effet, les Alpes-Maritimes telles qu'elles apparaissent sous sa plume constituent systématiquement une utopie personnelle de refuge et de répit. Prenons Ingrid et Rigaud, les protagonistes de Voyage de noces. Ils ont fui le Paris de l'Occupation et sont descendus au grand hôtel Le Provençal à Juan-les-Pins, où ils jouent les jeunes mariés. Rappelons aussi le narrateur du même livre, vivant, une vingtaine d'années plus tard, un bonheur furtif dans les Alpes-Maritimes : « C’était Cavanaugh qui m'avait entraîné à Juan-les-Pins à cause d'un festival de jazz. […] Nous ne vivions que la nuit. […] Les orchestres jouaient dans la pinède et, le même été, j'ai fait la connaissance d'Annette. En ce temps-là, je crois que j'étais heureux. »

Modiano et ses collègues du jury du festival de Cannes, en 2000
À propos de festival, il ne faut pas oublier celui de Cannes en 2000, lorsque Modiano fut membre du jury des longs métrages, présidé par Luc Besson. L'événement a dû marquer l'écrivain, comme le montre son intervention dans Apostrophes quelques mois plus tard, quand par un geste brusque et un regard amusé il fit allusion à une sévérité, qui, visiblement, ne lui appartenait pas. On l'entendit en outre déclarer que le pin parasol était son arbre favori: « Parce que c'est la Méditerranée. » On se souviendra aussi de sa photo en smoking et, sans doute plus encore, de celle de son chien Douglas, porteur d'une carte d'identité lui donnant accès au festival.

Dans son œuvre, Modiano parle de Cannes dans un livre bien antérieur au festival de 2000: Dimanches d'août (1988), où une virée nocturne à Cannes n'a jamais lieu, à cause de la disparition de Sylvia, compagne et grand amour du héros. Ce dernier restera, suite à ce drame, prostré à Nice, qui, au cours de toutes les mornes années à venir, se transformera petit à petit en ville fantôme, si ce n'est en royaume des ombres. On est, de fait, confronté à un autre Nice, assez inhabituel, qui boude la Baie des Anges et que de bien chimériques gouffres séparent désormais de Cannes. 

C'est dire que, toujours dans Dimanches d'août, Nice se présente sous des dehors plutôt étranges. Malgré force pins parasols, palmiers, eucalyptus, terrasses de café et grands palaces, une atmosphère maussade et pluvieuse porte, d'entrée de jeu, le sceau du désarroi des amoureux en fuite et de leur séparation future. 

Rien là d'exceptionnel. Dans Villa triste, Rue des boutiques obscures et De si braves garçons, le Nice de Modiano semble également privilégier davantage l'abandon et la survie que la sécurité et le bonheur : ceux et celles qui y vivent sont, en général, livrés à eux-mêmes et se trouvent toujours en fin de parcours. Même le dernier chapitre de Livret de famille, qui se cristallise autour d'une certaine paix familiale, « niçoise », s'avère rapidement empoisonné par des souvenirs de guerre et autres traumatismes historiques. 

Le Clézio à Cannes en 1991
D'où vient donc ce Nice si peu festif ? « Les Modiano avaient hérité d'un appartement à Nice où ils passaient pas mal de temps », révéla Le Clézio lors d'un entretien qui eut lieu à Amsterdam à l'occasion de la Semaine du Livre 2004. « Avec ma femme, nous allions quelquefois dîner chez eux. Devant la porte de l'immeuble, un sbire montait la garde pour la protection d'un gangster qui vivait là aussi. » 

L'amitié entre les deux écrivains et leur rapport à Nice sont par ailleurs confirmés par des propos recueillis dans la bouche de Modiano même : « On se voyait souvent à une époque. Mais on s'est perdu de vue. Il avait une vision de cette ville qui m'épatait. […] Il avait la gentillesse de me parler de choses dont il savait qu'elles m'intéressaient. » (Le Figaro, 27-2-1999).
L'emplacement de la résidence secondaire des Modiano n'est pas précisé, mais vu l'intensité avec laquelle Modiano décrit à plusieurs reprises Cimiez et Carabacel, c'est sans doute dans un de ces quartiers-là que leurs conversations se sont déroulées. Il se peut fort bien aussi que les deux écrivains aient arpenté le Vieux Nice ensemble. N'est du reste pas non plus circonscrite la vision de Nice proposée par Le Clézio. Toutefois, connaissant l'ambivalence du dernier vis-à-vis de sa ville natale (cf. Révolutions, 2003), on est fondé à croire que cette vision ne peut pas ne pas charrier les germes des douleurs évoquées par son ami dans Livret de famille et Dimanches d'août. Toujours est-il qu'au même titre que Paris, les Alpes-Maritimes de Modiano sont en définitive une zone d'errance et de transit, invariablement placée sous le signe de l'exil. 

Mais aux couleurs en général plus vives. 

(Article antérieurement paru dans Balade à Nice et dans les Alpes-Maritimes, éditions Alexandrines, 2012)

mercredi 9 août 2017

Nos débuts dans la vie - Présentation de la pièce de Patrick Modiano



La pièce de théâtre Nos débuts dans la vie est, avec le roman Souvenirs dormants, l'un des deux livres de Patrick Modiano à paraître le 26 octobre 2017 dans la collection Blanche de Gallimard, l'éditeur historique de l'écrivain. 

Patrick Modiano : "La publication simultanée de Souvenirs dormants et d'une pièce de théâtre n'est sans doute pas le fruit du hasard. Les mots "un début dans la vie" apparaissent dans une page de Souvenirs dormants, mais l'un des deux livres ne pouvait être écrit que sous une forme théâtrale, car c'est un texte sur le théâtre." (entretien accordé au bulletin Gallimard à l'occasion de la sortie des deux livres). 

Présentation de la pièce par l'éditeur : 
"Déambulant dans un théâtre, à la recherche de la loge où il retrouvait autrefois Dominique, alors jeune première, Jean revit sa jeunesse où, écrivain débutant, il rêvait d'être publié tandis que la jeune comédienne guettait les premiers signes du succès. Réécriture personnelle de «La Mouette» de Tchekhov, cette pièce reprend les grands motifs autobiographiques qui traversent l'oeuvre de Modiano."

Fils d’une comédienne, Patrick Modiano a été tenté dès sa jeunesse par le travail dramatique. «J’avais toujours écrit des pièces parallèlement aux romans, mais je les laissais traîner dans les tiroirs», confie-t-il en 1974. C'est l'époque où pour la première fois, des comédiens jouent une de ses œuvres. Cette pièce, La Polka, créée en mai 1974 au Gymnase-Marie Bell, à Paris, n'a cependant pas le succès attendu. Faute de trouver son public, La Polka est vite retirée de l’affiche. Modiano en gardera le souvenir cuisant d’un "véritable désastre". 

Il ne revient au théâtre que par la bande, en 1983, avec Poupée blonde. Ce livre cosigné avec le dessinateur Pierre Le-Tan se présente comme un programme de pièce de théâtre à l’ancienne, fleurant délicieusement les années 1940 ou 1950. On y lit les dialogues, avec leurs didascalies soignées. Cependant l’ensemble prend sa valeur grâce à tout ce qui se trouve autour : les fausses publicités pour des marques de luxe ou des cabarets, les photographies de l’auteur et des comédiens, etc. Il s'agit d'une sorte de parodie, ou d'auto-pastiche par rapport à La Polka

Depuis Poupée blonde, Modiano n'avait plus écrit pour le théâtre. 

Sa nouvelle pièce, Nos débuts dans la vie, semble éminemment "modianesque". Le titre évoque en particulier ce passage de Quartier perdu (1985) : "Ne vous inquiétez pas : tous ces gens qui ont été les témoins de vos débuts dans la vie vont peu à peu disparaître. Vous les avez connus très jeune, quand c'était déjà le crépuscule pour eux." 

Il fait aussi songer aux tout derniers mots de La Petite Bijou (2001) : "J'ai entendu longtemps encore le bruissement des cascades, un signe que pour moi aussi, à partir de ce jour-là, c'était le début de la vie." Sans oublier ces deux phrases extraites de Dans le café de la jeunesse perdue (2007): "Nous finissions par ne plus très bien savoir, Louki et moi, ce que nous faisions là au milieu de tous ces inconnus. Tant de gens croisés à nos débuts dans la vie, qui ne le sauront jamais et que nous ne reconnaîtrons jamais." 

Quant aux personnages, leurs prénoms marquent un ancrage autobiographique certain : Jean est le premier prénom de Patrick Modiano, Dominique est celui de sa femme